Nous avions rendez-vous ce matin à 8h45 avec Pedro, notre guide, pour notre descente dans une des mines de Potosi toujours en exploitation. Nous étions à l’heure mais pas forcément très sereins.

Nous nous sommes interrogés un moment car il est était important de se questionner sur la pertinence d’aller jouer au mineur pendant 3h quand des hommes y laissent encore leur santé et pour certains, leur vie… En effet, dans la mine, on y trime mais on y meurt aussi.

La veille, nous avions dû signer une décharge de responsabilité contre l’agence vis-à-vis des risques encourus. En effet, nous allions visiter une mine en exploitation avec des wagonnets qui circulent sur les voies, des mineurs en action et évidemment allions être confrontés à tous les risques de la mine et entre autre… le risque d’éboulement. Nous savons donc à cette heure que nous descendrons à nos risques et périls.

Ca y est, c’est le départ, nous partons en minibus en direction de la mine, sur la montagne qui domine Postosi, le Cerro Rico.

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Bien que littéralement taraudé, à priori mille fois plus que le gruyère le plus aéré, on dénombre environ 200 mines encore en activité, d’une profondeur maximum de 500m ce qui représente 17 niveaux. 6 000 mineurs y travaillent aujourd’hui. Normalement, l’âge minimum est de 18 ans. Nous verrons plusieurs enfants dans la mine, le plus jeune semble avoir l’âge d’Augustin. 13 ans.

Si autant d’hommes continuent à descendre, c’est parce qu’un mineur gagne en moyenne entre 1 200 et 2 500 bolivianos (130 à 260€) par mois quand le salaire minimum est de 800 bolivianos et qu’un professeur ou un employé de banque ne touche pas plus de 1 500 bolivianos. 

Avant de descendre, la 1ère étape consiste à s’arrêter au marché des mineurs. Nous nous y rendons en minibus et les craintes du début se dissipent au fur de notre progression. Le marché est composé de plein de petites boutiques commercialisant tous les articles nécessaires à l’activité du mineur. Pedro nous conseille de ne pas acheter de cigarette ou d’alcool mais seulement des boissons sucrées et de la coca. Il nous propose aussi d’acheter de la dynamite pour les mineurs. Augustin n’y résistera pas et nous achetons, en plus de 2 sacs de feuilles de coca et des 2 maxi bouteilles de soda, 1 bâton de dynamite avec son détonateur.

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The Artist aura la mission de le porter sans le heurter… son empressement se transforme en crainte… Nous décidons d’acheter également des cahiers et des crayons pour les jeunes mineurs ou pour les enfants des mineurs que nous croiserons.

La seconde étape consiste à s’arrêter dans les locaux de l’agence de Pedro pour s’équiper. Bottes, pantalons et vestes de ciré, casques, lampes frontales et petits sacs à dos en toile pour les présents et nos bouteilles d’eau. Nous voilà fins prêts. On ressemble à de vrais mineurs… mais la ressemblance s’arrêtera là.

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De là, nous partons à pied visiter une des quatre usines de séparation des minerais. Les minerais extraits de la mine sont acheminés par camion à l’usine. Ils sont concassés puis mélangés à de l’eau à laquelle sont ajoutés de nombreux produits chimiques très toxiques. Le processus permet de mettre en suspension les fines particules d’argent, de plomb ou d’étain et l’eau utilisée est ensuite soit disant traitée. Elle est bien évidemment impropre à la consommation humaine mais elle sert tout de même à arroser les terres agricoles (??)…

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Nous remontons dans le minibus et nous rendons au pied du Cerro Rico. Nous sommes à 4 300m, soit juste au-dessus de l’altitude du Mont-Blanc du Tacul.

La coopérative minière à laquelle est affiliée l’agence de Pedro est la seule qui exploite une mine transversale sur toute longueur du Cerro Rico. Nous allons donc entrer d’un côté de la montagne et ressortir de l’autre…

Juste avant l’entrée de la mine Rosario, nous longeons quelques habitations de mineurs. Comme sur l’entrée de la mine, chacune des habitations est criblée de sang de lama. En effet, chaque année, le 1er août, les mineurs tuent des lamas pour offrir leur sang en offrande à la Pachamama. Ils badigeonnent alors les parois de la mine et les façades de leurs maisons du sang des lamas pour implorer la protection des dieux et assurer la rentabilité de leur mine.

A l’entrée de la mine, le guide nous offre des feuilles de coca à macher pour endurer l'altitude et les maux de tête qui apparaissent Une petite pensée du risque ressurgit et s’évanouit aussi vite qu’elle est revenue car il ne faut pas trainer. Une photo et nous voilà dans le premier « boyau ».

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Nous venons d’allumer nos lampes. Le couloir est étroit, très bas de plafond. Au sol d’étroits rails sont posés à même le sol, sans traverse. Nous marchons courbés. Nous sommes seuls, pas d’activité, pas de bruit… juste nos bottes qui s’écrasent dans l’eau qui stagne entre les rails. L’appréhension du risque ne nous quitte pas. Elle ne nous quittera d’ailleurs jamais.

Nos yeux se promènent le long des parois grises et entaillées. Le boyau varie en hauteur. Tantôt, nous tenons debout, tantôt nous nous courbons jusqu’à l’échine… sauf Gautier qui progresse plus facilement que nous. Des étais font leur apparition.

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Nous avons l’impression qu’ils sont posés de manière anachronique et désorganisée mais probablement sont-ils judicieusement placés, aux points de faiblesse du tunnel. La pente semble légèrement ascendante et l’eau au sol disparaît. Le terrain est maintenant complètement sec. Pedro est devant, suivi des enfants, et Suzana, une assistante de l’agence ferme la marche. Nous progressons un bon moment dans la mine avant de voir les premiers mineurs au travail. Le premier passe avec une brouette chargée avec près de 200kg de minerai. Il est épuisé et s’arrête à nos côtés. Pedro lui parle a priori en Quechua car « El Gringo » n’a rien compris. Nous lui offrons une bouteille de soda. Il la pose dans sa brouette et reprend son chemin en direction de la sortie.

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Peu après, nous entendons quelqu’un crier dans le tunnel. Pedro, nous demande de nous coller à la paroi et un wagonnet poussé par 2 mineurs déboule à vive allure. Les rails sont à moins de 20 cm de nos pieds. Ces mineurs là fileront sans s’arrêter profitant de leur élan. Le wagonnet transporte lui plus d’une tonne de minerai.

Quelques pauses pendant lesquelles Pedro nous raconte l’histoire de la mine, les maladies qui rongent les mineurs. Les histoires de gaz. Les confrontations de 2 équipes de coopératives différentes qui suivent un même filon mais chacun d’un côté différent de la montagne et qui, à leur rencontre, se disputent jusqu’à la mort, à coup de bâton de dynamite, la propriété du filon. Le taux invraisemblable d’accidents du travail, les jambes sectionnées par les wagonnets qui déraillent, les accidents de dynamites qui explosent dans les mains du poseur, les maladies comme la silicose (maladie des poumons)… bref, autant de risques qui limitent l’espérance de vie d’un mineur, en moyenne à 40-45 ans.

Nous prendrons des échelles, une série de 3 longues échelles. L’appréhension peut rappeler celle qu’on peut avoir avant de descendre les échelles de la mer de glace mais celles-ci sont en bois, ne tiennent parfois que par un simple clou et se trouvent dans un univers qui rendrait rapidement tout le monde claustrophobe.

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La température est changeante. Froide puis chaude. La poussière est omniprésente charriant avec elle nombre de résidus toxiques. Le manque d’air et l’appréhension de ce milieu hostile rendent cette expérience angoissante.

3h durant, nous progresserons dans ces boyaux parcourant plus de 3 kilomètres de galeries. C’est un véritable labyrinthe avec des intersections, des aiguillages sommaires, des éboulis, des étais, des tuyaux d’air comprimé pour faire fonctionner les marteaux piqueurs. Nous verrons finalement moins de 20 mineurs, l’essentiel de l’activité se passant beaucoup plus bas sous nos pieds.

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A la sortie, c’est d’abord un soulagement de revoir la lumière. Et puis un soulagement physique aussi. Nous sommes exténués d’avoir parcouru ces… seulement… 3 kms courbés en quasi permanence.

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En passant de nouveaux baraquements, Gautier offrira ses cahiers et crayons à un jeune mineur de 13 ans.

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Nous avions hésité à le faire, on l’a fait et finalement, l’expérience était très enrichissante. Pour nous mais aussi pour les garçons qui ont croisé des enfants de leur âge en train de trimer comme des malades dans cet enfer de poussière, de froid, de chaud, de sueur et de peur avec toujours le risque d’y laisser sa vie...

Merci Pedro car mine de rien, la mine nous aura bien miné !

 

Victorinox